LE must

Et si le nouveau Guide alimentaire canadien disait «comment manger»

Ces derniers temps, le Guide alimentaire canadien est sur la sellette. Faut-il supprimer certains aliments, faut-il le réformer entièrement, faut-il revoir la composition du comité qui l’élabore ? Par Paule Bernier

Outil de santé publique
Avant de décider si le Guide alimentaire canadien (GAC) doit ressembler au Guide brésilien, américain, suédois ou uruguayen, il serait bon de rappeler son rôle. Le GAC est un ouvrage général qui répertorie les principaux paramètres de la saine alimentation. Or chaque individu a des besoins nutritionnels particuliers et le Guide ne peut en aucun cas être suivi comme une bible par tout le monde. Le GAC s’adresse à une population globale, vivant sur un territoire spécifique (le Canada, le Brésil, l’Uruguay), avec ses propres critères physiologiques, socio-économiques et culturels. C’est d’abord et avant tout un outil de santé publique qui s’adresse à un individu « type » qui est en santé.

Des carences de la guerre aux maladies cardiovasculaires
Créé en 1942, le premier guide alimentaire canadien s’appelait Règles alimentaires officielles au Canada et visait à prévenir les carences nutritionnelles causées par le rationnement des vivres en temps de guerre.  Depuis, le GAC a été modifié à plusieurs reprises, mais un récent rapport sénatorial sur l’obésité pointait plusieurs recommandations obsolètes et affirmait qu’il ne fournit plus les informations nutritionnelles dont les Canadiens ont besoin. Selon ce rapport, les jus de fruit y sont présentés comme des aliments sains, alors que ce sont en fait des « boissons gazeuses sans bulles ».

Suivre l’évolution de la science
La nutrition est une science en constante évolution et plusieurs experts réclament une mise à jour plus régulière du GAC, la dernière ayant eu lieu en 2007. La majorité des conseils fournis dans la version actuelle sont encore justes et pertinents et les résultats des dernières études ne révolutionneraient pas de fond en comble les indications fournies. Cependant, certaines données publiées récemment sur les liens entre la consommation de sucres et de viande rouge et le développement de certaines maladies pourraient par exemple venir modifier certaines recommandations. Un autre exemple de l’évolution de la science concerne les effets des gras saturés sur la santé. Il est toujours recommandé de les éviter car ils sont encore considérés comme de « mauvais gras », alors que de récentes études ont mis en doute le lien entre leur consommation et les maladies cardiovasculaires.

Cuisiner plutôt que compter
Le rapport sénatorial souligne également l’augmentation inquiétante de la consommation d’aliments transformés et précise que cette catégorie d’aliments représentent 62 % de l’alimentation canadienne. Actuellement, le Guide ne fait pas la différence entre les aliments ultra transformés qui contiennent souvent du sucre, du gras ou du sel ajoutés, et les aliments non transformés. Par exemple la saucisse et le poulet se retrouvent dans le même groupe alimentaire, de même que les céréales sucrées et le riz. Non seulement le GAC devrait-il faire cette différence, mais son mandat devrait être de recommander de manger des aliments non transformés, ou peu transformés, et de cuisiner le plus souvent possible plutôt que d’avoir recours à des aliments préparés. Dans le même ordre d’idée, les conseils relatifs au « quoi manger » pourraient être simplifiés, et le Guide pourrait davantage aborder les notions touchant le « comment manger ». Cela mettrait l’emphase sur l’écoute de la sensation de faim et le plaisir de manger ainsi que sur le respect de la sensation de satiété, plutôt que de miser sur les principes de la restriction cognitive et de contrôle.

Indépendance et crédibilité
En terminant, il faut mentionner une des principales critiques adressées au Guide alimentaire canadien : le fait que des représentants de l’industrie agro-alimentaire participent aux consultations qui mènent à ses révisions. Il y a ici un risque d’influencer les recommandations quant à la consommation de certains aliments et quant au nombre ou à la grosseur des portions. Nombreuses sont les voix qui s’élèvent pour dénoncer cet apparence de conflits d’intérêt et Santé Canada aurait tout à gagner à ne pas inclure le monde de l’agroalimentaire dans le processus de création du GAC. L’industrie fait de gros efforts pour améliorer la qualité des produits qu’elle offre et elle s’entoure de spécialistes comme les nutritionnistes afin de l’aider à respecter les critères de saine alimentation dans ses chaînes de production. L’industrie est un partenaire dont la collaboration est essentielle comme vecteur de changements positifs. Cependant, elle n’est peut-être pas à sa place lorsqu’elle intervient dans l’élaboration d’un outil de santé publique comme le Guide alimentaire

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