LE must

La cuisine au féminin

Les marques et les aliments ont une personnalité, c’est connu. Un parfum est féminin ou masculin, voire unisexe. Mais qu’en est-il de la cuisine ? Alors que plusieurs hommes commencent à s’y adonner, que peut-on dire de la cuisine au féminin ? | Par Jordan LeBel, Ph. D.

Un article dans un quotidien torontois faisait état de la « masculinisation » de l’alimentation, à savoir que les manufacturiers et détaillants déploient de plus en plus d’efforts pour attirer et séduire ces hommes qui s’aventurent dans les rayons d’épicerie. Cet article m’a ramené à mon enfance. Là où une grande partie de notre relation à l’aliment prend forme. Là où ma grand-mère, flexitarienne avant son temps, faisait ses confitures et surtout des desserts très « cochons ». Si je me souviens clairement des habitudes et attentions de grand-maman en cuisine, je me souviens tout aussi clairement de mes visites, le samedi, au Dominion à Beloeil, avec mon grand-père, lui qui salivait devant le comptoir de viandes et qui faisait un rôti de bœuf dont le simple souvenir me fait encore rêver.

LES ÉMOTIONS ET LA CULPABILITÉ
En marketing alimentaire, c’est bien connu, l’homme et la femme n’ont pas la même relation à l’aliment et à la cuisine. Ici s’entremêlent des dizaines de facteurs, souvent de nature socioculturelle, qui font que la femme est davantage préoccupée par la santé et l’image de soi. Mais il ne faut pas généraliser trop vite. Il y a quelques années, je publiais dans la revue scientifique Physiology & Behavior les résultats d’une étude sur les aliments réconfortants. Il s’agissait de comparer ces femmes qui font preuve de retenue alimentaire (elles comptent leurs calories, se soucient de leur poids, etc.) et celles qui ne se retiennent pas (ou peu).

Lorsque questionnées sur leurs aliments réconfort préférés, celles qui se retiennent mentionnaient d’emblée des aliments riches en gras et en sucre (gâteau, crème glacée, chips, etc.), qu’elles associaient à des émotions surtout négatives (stress, tristesse, etc.) et dont la consommation suscitait beaucoup de culpabilité. Les femmes qui ne se retenaient pas, elles, aimaient autant des aliments riches en gras et en sucre que des aliments plus sains (ex. : un bouillon, des pâtes), qu’elles associaient à des émotions positives et mangeaient sans culpabilité. Mais autre surprise : les femmes qui ne se retenaient pas n’étaient pas pour autant obèses et décrivaient leurs aliments réconfortants avec des mots imagés qui renvoyaient aux plaisirs qu’elles éprouvaient à les manger, alors que les autres femmes parlaient plutôt des conséquences négatives associées à leur consommation.

À L’ÉPICERIE
À l’épicerie, la femme a des comportements différents. Selon un sondage IPSOS-ASI, la femme est plus impulsive que l’homme : 62 % des femmes achètent plus que ce qu’elles avaient prévu (contre 38 % chez les hommes). Ce même sondage nous apprend qu’elle est aussi plus curieuse que l’homme et qu’elle aime découvrir de nouveaux produits. Pas étonnant que tant d’efforts marketing soient dirigés vers la femme. Mais les choix alimentaires, c’est une chose, la cuisine, elle, est une autre histoire. Qu’en est-il de ce côté ?

 

À l’épicerie, 62 % des femmes achètent plus que ce qu’elles avaient prévu contre 38 % chez les hommes.

À LA MAISON
À la maison, la cuisine a longtemps été le fief de la femme, l’homme se contentant de son barbecue (question de démontrer sa domination sur le feu, prétendent certains auteurs). Mais ces habitudes changent avec de plus en plus d’hommes qui apprennent à cuisiner. Intrigué, j’ai posé la question aux experts : les enfants d’un couple d’amis.

– « Quand c’est maman, c’est super bon et ça sent différent. »

– Pourquoi ?

– « Ben elle met des épices et des choses différentes. »

– Et quand c’est papa ?

– « C’est bon aussi. C’est plus consistant et pis y a moins de légumes ! »

Tranche de vie probablement semblable dans plusieurs ménages.

 

DANS LES CUISINES PROFESSIONNELLES
Phénomène bien connu, si la cuisine domestique est le domaine de la femme, la cuisine professionnelle est celui des hommes. « Les grands chefs sont tous des hommes », entend-on souvent. Il est vrai que les cuisines professionnelles sont souvent bourrées de testostérone. Mais la femme cuisine-t-elle différemment ? Dans le film Les saveurs du palais, Catherine Frot joue le rôle de Danièle Delpeuch, chef dépêchée du Périgord pour diriger la cuisine privée du président français. Ce film, si vous l’avez vu (et il faut le voir si vous ne l’avez pas vu !), fait bien état de la subtilité, la curiosité et la délicatesse qui peuvent caractériser la cuisine au féminin.

 

GUIDE MICHELIN AU FÉMININ
Depuis 1926, le Guide Michelin reconnaît, par un système d’étoiles (1 à 3) et suivant des inspections anonymes, les meilleurs restaurants, d’abord en France, mais aussi en Amérique. Seulement quatre femmes, toutes des Françaises, ont reçu à ce jour l’ultime distinction. Les connaissez-vous ? Petit phénomène intéressant, les trois premières étaient appelées « Mère » et non « Chef »… témoignage de leur touche plus maternelle en cuisine ?

  • Eugénie Brazier a reçu six étoiles en 1933, trois pour chacun de ses deux restaurants, un à Lyon et l’autre à Pollionnay (Rhône-Alpes).
  • Marie Bourgeois, installée près de Lyon, a reçu ses trois étoiles en 1933 aussi.
  • En 1951, c’était au tour de Marguerite Bise, installée en Haute-Savoie, de recevoir trois étoiles.
  • En 2006, Anne-Sophie Pic, installée à Valence, reçoit ses trois étoiles. Son grand-père en avait fait autant en 1934 et son père en 1973. Nous l’avons accueillie à Montréal en lumière il y a quelques années. 

 

Si les femmes se font rares à la tête des cuisines professionnelles, elles ont cependant marqué le paysage médiatique alimentaire et notre imaginaire collectif. Au décès de ma grand-mère, j’ai hérité de plusieurs boîtes remplies de vieux livres de recettes, de découpures de journaux et de recettes manuscrites (trésors bien plus précieux que n’importe quel meuble ou autre possession, quant à moi !). C’est dans ces boîtes que j’ai découvert Margo Oliver, Céline Légaré, sœur Berthe, Jeanne Benoît et d’autres qui avaient le haut du pavé et transmettaient le savoir-faire culinaire bien avant les Clodine et di Stasio de notre ère.

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